Enfanceries

bat bébé

Joaillerie

C’est Margot devant une fabrique de berlingots. Il y a toutes les couleurs : rouge, jaune, bleu, vert, anis, citron, orange, cassis, violette.

C’est Margot qui salive, mains collées à la vitrine, yeux grands ouverts pour ne pas perdre un atome de glucose du chatoiement arc-en-ciel de bonbons qui, pierres précieuses incandescentes, profitent d’un rayon de soleil complice pour briller de tous leurs feux.

Si Margot avait un flingue, c’est cette boutique qu’elle dévaliserait, pour croquer ces myriades de rubis, grenats, saphirs et émeraudes.

Si Margot avait un flingue, elle emmènerait le confiseur chez elle, avec tous ses ustensiles et sa pâte en sucre, et il retapisserait sa chambre de berlingots de toutes les couleurs, et mettrait ce qui reste dans le frigo – et, d’ailleurs, il faudrait acheter un deuxième frigo, pour ne pas forcer le confiseur à revenir trop souvent.

C’est une confiserie dans un village de montagne où Margot est en vacance avec sa famille. Un village de montagne où les bonbons ont la même forme que les sommets triangulaires que Margot dévale en ski en février et espère retrouver en août pour découvrir steppes, lacs et forêts.

Un village de montagne où il y a des magiciens qui font, qu’on soit en août ou février, oublier les courbatures aux jambes de la journée avec de la réglisse, de la framboise ou de la pomme, petits bijoux multicolores dont il n’y a que les dents pour se plaindre, parce que, tout de même, faut bien reconnaître que c’est solide ces saloperies.

Heureusement, Margot a encore quelques dents de lait, et consent de bon cœur à les sacrifier pour ses berlingots chéris.

Heureusement, Margot a encore quelques dents de lait et, si ses parents ne reviennent pas vite de l’agence immobilière pour lui acheter un sachet, il est probable qu’elle morde quelqu’un dans un délai inversement proportionnel à l’attente passée dans les téléskis.

Janvier 2013
appel à textes "A chacun son bonbon" @ VosEcrits
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Madame Plume

Après une longue période de mécontentement silencieux, j’en viens à vous écrire. « Enfin », me direz-vous. C’est que, comme vous le savez certainement, ma position n’est pas simple. Je ne suis qu’un pion, Madame Plume, qu’un pion. Un acteur passif, une individualité reniée, un petit bout de rien. Je n’ai aucune valeur. Mon souhait ? C’est bien simple : une once de considération. Cela fait longtemps que nous sommes collègues, Madame Plume, et toujours il n’y en a eu que pour vous : Plume par ci, Plume par là. Et pour moi, même pas des miettes, rien qu’une superbe ignorance.

plumePourtant, Madame Plume, sous vos airs de diva, vous me devez tout ! Et vous le savez, osez l’admettre ! Sans moi vous êtes nue, vous n’avez aucune couleur, aucune expression, sans moi vous n’existez pas. Vous seriez, tout comme moi aujourd’hui, un paria, et qui plus est chômeuse. J’aimerais vous dire que je vous fais confiance, Madame Plume, moi qui me suis toujours ouvert à vous. Qui me suis toujours ouvert à vos désirs impétueux, devrais-je dire. Exceptée cette frustration que je vous avais cachée jusqu’à présent, vous connaissez tout de moi, jusque dans mon intimité. Mais de même que vous avez su me percer jusqu’au cœur, j’ai su voir clair en vous, au-delà des apparences. J’y vois une fillette frêle et timide, incapable de s’exprimer seule, sans que quelqu’un la tienne par la main. Et ce quelqu’un, vous le connaissez. Tous deux nous savons que jamais vous ne prendriez votre envol sans mon aide. Que jamais personne ne vous aurait admirée sans mon acharnement à vous mettre en valeur, à faire de vous l’être magnifique que vous savez être. Sans moi vous n’êtes rien, tout comme je ne suis rien sans vous.

Alors je voudrais simplement que vous admettiez, Madame Plume, que c’est moi qui vous rends belle, moi et personne d’autre. Votre dévoué Encrier.

PS : paraît-il que l’on comprend mieux le sens des mots en les écrivant soi-même, voilà pourquoi c’est vous que j’ai choisie pour écrire cette lettre.

Juin 2010
appel à textes "Lettre d'insulte" @ VosEcrits
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Civet

– Allons, viens, Civet
Civet ne broncha pas.
– Obéis à maman, zou !
C’était bien sa veine.
– Allez, et plus vite que ça !

Maman, auto-proclamée génitrice de quatre ans et demie, s’appelait en réalité Claire, et était très fâchée. Elle traîna le lapin au milieu de la cuisine et réfléchit. D’une façon ou d’une autre, il méritait d’être puni, car à midi, il avait laissé tomber Claire. La mère de celle-ci, grande amatrice de carottes râpées, en avait servi copieusement : Claire détestait. Et Civet, goujat fini, n’avait pas daigné venir en aide à sa maîtresse en piteuse posture. « Pourtant, les lapins, ça aime les carottes ! » s’était dit la fillette. Pareil pour les radis, le cresson, le chou-fleur, la laitue… tous ces aliments immondes que maman, la vraie maman, servait jours après jours à la malheureuse enfant, qui n’aimait que les frites. Et forcée, toujours, de manger jusqu’au bout sous le regard creux de l’effronté Civet.

Cette fois-ci avait été celle de trop.

Claire avait son idée : Civet finirait dans le micro-ondes.
Chair sythétique en lente décomposition, des formes étranges, fondre en lambeaux de peluche.
Hissée sur une chaise, la petite fille observa attentivement, avec curiosité. Comme cette autre petite fille dans un film qui avait jeté son poisson rouge hors du bocal pour le voir s’éteindre sans un son. Voir l’existence d’un être se consumer par erreur.

Cette après-midi, maman irait acheter un nouveau doudou. Déjà Claire s’interrogeait sur le nom du futur compagnon de jeux. Tartare ? Ratatouille ?

Mars 2010
appel à textes type Fulgure (1500 signes) @ VosEcrits
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Amélie-Mélo, dis

Envie d’écrire ce soir…

Alors écrivons : « ce soir. »

Ce soir, au loin, là-bas, dans la brume, derrière la grange, la petite Amélie.

Joue aux cartes.

As, deux, trois, quatre, valet, roi, et quinte flush dans l’autre main.

Les règles, peu importe.

Elle sort un bullier : c’est joli, les bulles.

fillette seule copie

Une explose sur l’as de pique.

Envie d’exploser ce soir…

Toutes les cartes partent en l’air.

La petite Amélie préfère la marelle.

Hop! Hop! Ça sautille, ça frétille. Et ça rigole, en plus.

Plus.

Derrière la grange, y a la brume.

Mais dans la grange, y a un cheval.« Les chevals, ça sait pas jouer aux cartes », se dit la petite Amélie.

Alors tant pis, puisque ça ne sait jouer à rien, autant monter dessus.

Hop! Amélie pose sa culotte sur la croupe du cheval.

Elle est rousse, il est brun.

Et très très grand.

Elle a toujours le bullier dans sa main, elle souffle dans l’oreille du cheval.

Il ne comprend pas, il hennit.

Elle lui dit « Chut, tu vas réveiller Grand-mère ».

Parce que Grand-mère dort, dans la maison à côté.

La petite Amélie n’a pas le droit d’être là.

Le cheval se tait, elle lui chuchote merci, puis bat des jambes comme si elle voulait courir sur son dos. L’animal, pour la rattraper, se met à courir aussi. Et il galope, et elle rit. Elle ne sait pas s’il joue, mais c’est plus drôle que la marelle.

Tout à coup le cheval s’arrête, et la petite Amélie, qui n’a rien vu venir, décolle. Elle en profite pour sortir le bullier, et souffler un arc en ciel le temps du vol plané.

Une botte de foin attend sa chute, réception en douceur et fouette cocher ! Il s’agit de redémarrer.

Amélie approche l’étalon, se hisse sur la pointe des pieds, et grimpe.

Il recule, il ne veut pas. La prochaine fois il n’y aura peut-être pas de foin.

Alors la fillette, déçue, range son bullier dans sa poche, ramasse les cartes une par une et remonte dans sa chambre, dans la maison de Grand-mère.

Elle ouvre son journal intime, minuscule, et écrit: « Les chevals, c’est pas drôle. »

Envie de dormir… demain soir ?

Juillet 2008

lion tapi et petit oiseau

2 réflexions sur “Enfanceries

  1. Très bien tout ça, bravo, beaucoup d’humour et de talent !!!
    Je repasserai faire quelques lectures !
    (ps) : j’ai fais un cornet en haut de cette page, désolé pour la pliure !😆

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