Le peigneur de rêves

Augustin Loiseau aimait dire à son propre sujet qu’il était à ses pinceaux ce qu’un rossignol est à son chant : tout entier. Tous les jours il ne pensait que couleur, que lumière, qu’impression. Il vivait dans un petit appartement pas loin du port de Saint-Jean-de-Luz, et consacrait sa vie à l’aquarelle depuis qu’était apparu son premier cheveu blanc. Originaire d’une contrée sans doute plus au nord et plus à l’est de la France, il avait trouvé dans la province du Labourd le cadre idéal pour ses rêves d’artiste. « La mer, la montagne et au milieu coule une rivière, » avait-il dit un jour dans une entrevue accordée à un journal local, preuve que, pour un non-basque, il était plutôt bien accepté par la population. Il ne comptait plus les heures passées autour de la rade de Saint-Jean-de-Luz, sur les hauteurs de Guéthary, au bord de la Nivelle et de la Bidassoa, et puis la Rhune, Saint-Jean-Pied-de-Port, Ainhoa…

Ainhoa, c’était aussi le prénom de la petite-fille de la tante Janis, qui n’était pas vraiment une tante ni une cousine d’Augustin Loiseau mais plutôt une bonne amie, et même la bonne amie qui l’avait fait tomber amoureux du pays basque, passant la plus grande partie de sa retraite à boire le thé, soigner ses azalées, faire des confitures, voyager à droite à gauche et admirer tous les endroits que Loiseau peignait dans ses aquarelles. Elle savait y dénicher toujours plus que de l’image, comme des fragrances, un fumet gouleyant, un parfum tout feu tout flamme où la beauté vole et virevolte en tourbillons. Après tout, la tante Janis avait été une beauté volée par les années, mamie gâteau qui retrouvait par moments des instants de jeunesse en faisant rebondir Ainhoa sur ses genoux, où quand Augustin Loiseau lui demandait de poser sous un saule de l’Uhabia, près d’un quartier de Bidart où ils s’étaient sans doute, un jour, aimés.

Cette histoire se déroule justement près de la source de l’Uhabia, cette fois-ci avec Ainhoa, que la tante Janis a confiée à son ami peintre pour une après-midi, le temps d’une partie de belote (ou de pelote, la dame étant encore sportive). La petite l’aime bien, le vieux Loiseau, parce qu’il lui parle d’un cousin éloigné qui est détective, parce qu’il l’a surnommée « Libellule » un jour où elle portait deux couettes et une robe toute bleue, et parce qu’il lui avait répondu « vendeur de rêve » le jour où elle lui a demandé son métier. Alors elle lui dit, la petite : « Vends-moi du rêve, Monsieur Loiseau. » « Et comment je fais ça ? » il lui demande. « Comme tu sais le faire, peins-moi comme si j’étais dans un rêve. »

Là-dessus, Libellule saute dans l’eau, toute habillée, sans même enlever ses sandalettes. « Je fais un rêve où je me noie, mais juste avant que je meure, un beau prince saute dans l’eau et m’enlève sur son grand cheval blanc, et on vit pour l’éternité. » Le vieux Loiseau, en professionnel, ajuste son siège pliable et installe correctement sa feuille sur le chevalet avant de l’humidifier de son pinceau, et commence sa peinture. Il peint une jolie naïade avec deux couettes et une robe bleue, autour d’elle l’onde du ruisseau, une belle lumière de matin d’été qui descend sur elle entre les feuilles d’arbres. « Je me débats, Monsieur Loiseau, » dit Ainhoa. Alors le peintre ajoute des gouttes d’eau qui volètent autour de la naïade, veut donner du mouvement à ses bras, le lavis n’est pas encore sec, le vieux grogne, la naïade crie. « Au secours, Monsieur Loiseau ! » Alors Augustin passe un coup d’éponge sur le visage de sa naïade à la peau rosée pour la faire plus pâle, perturbe les ondes du ruisseau au son des éclaboussures. Vraiment son personnage se noie, Loiseau est satisfait. Reste à présent à dessiner un prince, mais où le trouver ? Lui-même est beaucoup trop vieux. Peut-être Ainhoa avait-elle quelqu’un en tête ? « Monsieur Loiseau… » lance-t-elle d’une voix faible, comme si elle lisait les pensées du peintre. « Serait-ce moi le prince dont elle parle ? » se demande le vieil homme. « Pourtant je ne monte pas à cheval… à moins qu’elle ne me parle de mon chevalet, et que ce blanc, ce grand blanc du cheval, ce soit la feuille encore vierge avant que le rêve ne commence ? Jarnicoton, c’est ça ! »

Augustin Loiseau est pris d’une sueur froide : jamais il n’a fait d’auto-portrait. Pourtant, c’est une énergie nouvelle qui coule dans ses veines, grâce à sa Libellule il se sent pousser des ailes : lui, le peintre qui aime immortaliser des instants volés à la nature, personne ne l’a jamais immortalisé. Quelle frénésie ! Mais il ne peut pas voler au secours d’une belle naïade dans l’état où il est, il faut le rajeunir. Amusé, le vieil artiste se remémore les cheveux blonds de ses vingt ans, peignés avec une raie au milieu, et une fine moustache taillée avec soin. Il était un peu plus grand, et même assez bel homme, pas très athlétique mais tout de même sculpté par les travaux agricoles, et puis il avait toujours eu ses yeux bleu-gris qui aimaient aller voir au-delà des choses… Oui, après tout, un jeune Augustin Loiseau serait un bon modèle pour un prince. Le vieil homme se surprend à sourire et même siffloter, ce qui ne lui arrive que très rarement quand il peint. Mais il y a dans cette peinture quelque chose d’espiègle, d’enfantin, un mensonge de petit garçon entre un prince trop jeune et une naïade trop vieille. Mais enfin, le tableau avance et, bien avant de l’avoir terminé, Loiseau sait déjà que ce serait l’une de ses plus belles toiles, parce qu’il y a dedans quelque chose de tellement vivant, une histoire finement tissée entre lui et son personnage, et il veut faire partager à tout le monde cette saynète haute en couleurs, peut-être même offrira-t-il l’original à la tante Janis après en avoir fait quelques copies.

La fin de l’histoire, le journal basque qui lui avait consacré un article quelques années plus tôt la raconte, mais cette fois-ci en première page. A la tante Janis, aux parents, au juge, au monde entier et surtout à lui-même, le vieil Augustin Loiseau a dit : « C’est peut-être un mensonge, mais sur ma toile, Ainhoa est immortelle. » Et une grosse larme a coulé sur sa joue, car tout de même, il l’aimait bien sa Libellule.

aquarelle fillette étang

Exercice live (le temps d’une soirée) sur VosEcrits.com
Thème : mensonge. Contrainte : peinture à l’aquarelle.
Flo Chako © Janvier 2013

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