Ne pas écrire de poésie

Ne pas écrire de poésie / Phare ouest

Je n’ai rien à faire de mes nuits, sinon le dessiner. La chambre aura les murs recouverts de coquillages, et des draps en satin pour le lit. Fenêtres sur trois murs : l’une au nord, l’autre au sud, la dernière à l’ouest. Pas d’ouverture sur la terre ferme. Notre phare, à la pointe du Cotentin, tourne le dos au vieux continent. Il est très haut, érigé au sommet d’une falaise normande, comme un homme dressé qui éclaire la nuit de poissons égarés, à la pêche aux sirènes. Ma sirène à moi, je l’ai. Enfin, je ne l’ai pas, mais je la connais : Maëlle. Je la dessine aussi, à côté de notre phare, notre phare peint tout en blanc avec des rayures noires, comme les traits au crayon qu’elle esquisse sur ses paupières.

Mon chat me dit : « go to bed, abruti. »

Je dessine encore la lumière du phare, notre lumière qui guide les navires comme l’amour, lanterne immense comme un cœur qui bat, et je bois une gorgée de thé aux épices pour réchauffer le mien de cœur qui a froid. Mon chat décide que ça suffit, me prend mon crayon des mains, s’assois pour se lécher le nombril juste à côté des cours de socio éparpillés sur mon bureau, pose le crayon à côté et s’en va voir s’il ne lui reste pas des croquettes. Réveil affiche quatre heures. Plus que trois, et faudra que je me réveille. Commençons par le début !

Dans le coin rouge : moi-même. Vincent, vingt-et-un ans, brun, mal rasé, cheveux ébouriffés, à la recherche de la position idéale pour roupiller dans l’amphi de psychanalyse de l’entreprise sans trop se faire gauler. Dans le coin bleu : des yeux de même couleur, surmontés de brun et de peau très blanche, aperçus tandis que ma tête était penchée sur mon épaule droite dans un angle de trois quarts. Une jolie sirène. Qui regarde droit devant, en direction de la prof, dont le flot de paroles parasite mon agréable instant d’observation. Elle porte un chemisier à carreaux, joue avec un stylo à pointe mordillée, a un sourcil en accent circonflexe et l’autre en accent grave. Ou aigu, suivant le côté duquel on se place.

– Monsieur Jaulin ! me gueule-t-on à l’oreille.

Ah, c’est la prof.

– Que les traits de Mademoiselle Migault vous intéressent plus que le contenu de mon cours, je l’entends bien, mais je souhaiterais un peu plus d’attention de votre part lorsque j’appelle votre nom pour traiter du sujet que vous aviez à préparer pour aujourd’hui, hmm ?

Madame Truchmann, c’est le genre de prof qui fait l’effet d’un couteau suisse : elle vous coupe, découpe, scie, tranche, poinçonne, tournevisse, tire-bouchonne, et même cure-dente et lime-à-ongle. Si je l’adore, c’est bien seulement parce que je ne l’aime pas. « Une amicale antipathie, » comme se plait à dire mon chat. Une détestation sympathique, une affection haineuse, une exécration cordiale, et caetera, et caetera, il en a plein d’autres. C’est quelqu’un, mon chat.

– Oui, Madame. Tout de suite, Madame.

C’est comme ça que j’apprends son nom : Maëlle Migault. Enfin juste le nom, le prénom je ne l’ai obtenu qu’après le cours, en retour d’un bafouillement hyper-gêné à la sortie de l’amphi. Bref.

– Monsieur Jaulin, quand vous dites « tout de suite »…

Mais elle est relou, celle-là.

– Bien sûr, Madame !
– Finalement non, continuez. Votre attitude est parfaitement appropriée pour illustrer le cas d’étude que nous allons aborder au chapitre suivant. Voyez, tout le monde : Monsieur Jaulin est physiquement présent sur les bancs de cet amphi, mais son esprit se situe trois rangées plus haut légèrement sur sa droite. A présent, il ne se soucie plus du tout de productivité, performance, résultat, il n’aspire qu’à son petit confort personnel et la satisfaction d’un désir naissant. C’est donc un employé contre-productif, à qui il ne conviendrait pas de confier un poste à responsabilité, dans la mesure où il est incapable de se concentrer sur ce qui intéresse le collectif.

Oh oui, le couteau Truchmann frappe encore ! A me bourrer le crâne un jour elle finira par me sortir vraiment par les yeux. Madame Truchmann, couteau suisse, suisse de Valence, Lancelot du Lac, Lac Léman, mandragore, Goran Bregovic, viscache, cachalot, lot de pommes, pomme d’api, happy new year, à yeure qu’Issy-les-Moulineaux, poil au abdos, Ionesco, le couteau, le couteau tue, c’est du néo-espagnol : quelle belle leçon !

– Cependant, comme vous vous en doutez tous, Monsieur Jaulin ne retiendra pas grand-chose de ce que je viens de dire, l’oubliera pas plus tard que dans le tramway, et de retour chez lui n’aura en tête que le chemisier à carreaux de Mademoiselle Migault.

« Cette femme est une entremetteuse d’une efficacité redoutable ! So funny ! » s’est moqué mon chat. Moi, j’étais parti dans la cérémonie traditionnelle de l’étudiant qui rentre à son 22 mètres carré : un bol de céréales, allume un écran, pose ton cul, branle rien et procrastine. « C’est drôle, ton histoire, quand même », me dit mon chat. « Ça me rappelle mon adolescence ! »

Oui, mon chat est persuadé que, dans une de ses vies antérieures, il était une petite nana blonde prénommée Mary. Aujourd’hui, il a le poil roux et s’appelle Roland.

« Je t’avais déjà raconté, quand élève de sixième je me suis cassée la gueule au collège sur une plaque de verglas pour atterrir sur les pieds du plus beau mec de l’école, un grand de troisième, dont j’étais amoureuse of course comme toutes les petites connes du coin, et que je n’osais même pas regarder… ça l’a fait rire lui et ses copains moi aussi ça me fait rire… aujourd’hui. Ça me manque le collège, tiens ! »
Je préférais ne pas écouter Roland plus longtemps, sinon il allait vouloir me ressortir un vieil album photo de son époque Mary. Je le connais. Et après, il ira me raconter qu’être réincarné en chat, tant qu’on n’est pas obligé de rester enfermé dans un appartement, c’est pas si mal. Et que moi, dit-il, je deviendrai une taupe, ou une salamandre. Je préfère imaginer Maëlle. Par chance, on a plusieurs amis communs sur les réseaux sociaux, j’accède à quelques photos. Elle semble adorer la natation, le surf, les criques du Finistère et les lacs de montagne : j’en étais sûr, une sirène. Le genre de fille qui adorerait habiter dans un phare. Voilà pourquoi je le dessine, notre phare ouest. En petit, en grand, dans les marges des feuilles A4, sur un coin de bureau, sur une toile avec de l’acrylique.

« Ce que j’aimais, au collège, surtout, c’était porter une petite jupe le mardi pour voir le regard des garçons se concentrer sur mes cuisses, et venir le mercredi en pantalon large et observer combien regarderaient encore. »

T’es chiant le chat, je parlais de moi.

« Ça va, t’es susceptible, quand même. Si j’avais encore mes tresses blondes et mes jolis seins, même plus tu n’y penserais à ta planche-neige. Autant au collège j’étais une petite souris timide, autant à vingt ans j’avais un look de couverture de magazine. C’est mon prof d’économie qui disait ça. Je l’entends encore : hou hou, Miss Mary, que vous me semblez belle, que vous êtes jolie ! Un vrai hibou, ce prof. »

Je tente un poème : Jolie sirène aux yeux tendres / Qu’heureuse je voudrais rendre / Sortirais-tu des méandres / Une pauvre salamandre ?

« Le vieux hibou voulait me croquer, aujourd’hui c’est moi qui mange les oiseaux. C’est cool d’être un chat. »

Non, Roland, j’essaie de me concentrer… Je l’engueule, il fait la moue et ses griffes sur un de mes dessins. Très malin, je lui dis avec amertume et reproche. Il me regarde avec hauteur, me dit que ce n’est pas parce qu’une fille a une tête à aimer la poésie qu’il faut lui en écrire, qu’au lieu de faire du joli sur papier je ferais mieux de prendre soin de ma gueule, de pas avoir la physionomie du type à vie sexuelle inexistante pour la mettre en minimum en appétit. Donner un appât au poisson, quoi. Très bien. Je prends mon courage à deux mains, et mon rasoir à une seule. Tronche potable : ok. Maintenant, le grand pas : le contact via réseaux sociaux, avec peut-être option webcam. « Et t’as un devoir de psycho sociale à finir, je te rappelle ! » m’avertit le chat. M’en fous, c’est pas la psycho sociale qui m’emmènera à la conquête du phare ouest.

Exercice à contraintes « figures de style » (VosEcrits, mars 2012) : placer hypotypose, zeugme, harmonie imitative, oxymore, analepse, prosopopée, homéotéleute, anadiplose, gradation ascendante, métaphore filée, paradoxe et paronomase implicite.
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Les histoires des autres convives :
 – « Les mots sont comme des caresses » de bertrand-môgendre
 – « Champs mêlés » de Kilis
 – « La délivrance » de polgara
 – « Hop hop hop » de Janis
 – « Sous le voile » de Phylisse
 – « Rita » d’elea
 – « Quand rugissent les meltem » de chrystie12
 – « Nina » de coline Dé
 – « Panique sur Owl Creek » de Gobu
 – « Ascension » de grieg
Flo Chako © Mars 2012

2 réflexions sur “Ne pas écrire de poésie

  1. Pingback: Whiskas & Roland Barthes « I like fish'n'chips

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